Léonard_de_Vinci_(Isaacson,_Walter)

Une vision sans action n’est qu’une hallucination. Mais j’ai fini par comprendre que sa capacité d’estomper les limites séparant rêve et réalité, comme son sfumato permet d’adoucir les traits sur une toile, était une clé de sa créativité. Sans imagination, le talent reste stérile. Léonard savait comment marier observation et imagination, et c’est ainsi qu’il en est venu à incarner l’innovateur par excellence.

À mes yeux, les plus beaux trésors de ces carnets sont des listes de choses à faire reflétant tout ce qui titillait la curiosité de Léonard. L’une d’elles, écrite dans les années 1490 à Milan, recense des choses qu’il voulait apprendre. « La mesure de Milan et de ses faubourgs » est la première entrée. Ici, l’objectif est pragmatique, comme l’indique le deuxième élément de la liste : « Dessine Milan. » D’autres entrées montrent qu’il était constamment à la recherche de personnes capables de lui enseigner leurs savoirs : « Demande au maître d’arithmétique de te montrer comment créer un carré à partir d’un triangle. […] Demande à Giannino le Bombardier comment la tour de Ferrare est fortifiée […]. Demande à Benedetto Portinari comment ils marchent sur la glace en Flandre. […] Fais-toi expliquer par un maître en hydraulique comment réparer une écluse, un canal et un moulin à la façon lombarde. […] Obtiens les mesures du Soleil que t’a promises maître Giovanni Francese, le Français7. » Il est insatiable.

Par chance, Léonard ne pouvait pas se permettre de gaspiller de papier. Il remplissait donc le moindre centimètre carré de chaque page. Ses croquis et ses notes en miroir semblent agencés au petit bonheur la chance, mais ils fournissent en fait de précieuses informations sur son processus réflexif.

Année après année, sans relâche, Léonard inventorie ce qu’il doit faire et apprendre. Tantôt, il lui faut étudier dans le détail des choses sur lesquelles la plupart d’entre nous ne s’arrêtent que rarement : « Observe une patte d’oie : si elle était toujours ouverte ou fermée de la même manière, l’animal ne pourrait faire aucun mouvement. » Tantôt, il se penche sur des phénomènes communs au sujet desquels nous ne nous interrogeons guère, comme le bleu du ciel. « Pourquoi le poisson dans l’eau est-il plus rapide que l’oiseau dans l’air, alors que le contraire devrait se produire, attendu que l’eau est plus pesante et plus dense que l’air8 […] ? »

Pour explorer ces sujets, j’ai décidé d’écrire un livre basé sur les carnets de Léonard. Je suis d’abord parti en pèlerinage pour consulter les originaux à Milan, Florence, Paris, Seattle, Madrid, Londres et au château de Windsor. Ce faisant, je suivais une instruction du maître, qui nous recommande de commencer toute recherche à la source : « Qui peut aller à la fontaine n’a que faire du pot à eau12. »

Léonard m’a appris que le désir de s’émerveiller du monde qui s’offre chaque jour à nos yeux peut enrichir le moindre de nos instants.

Mais la curiosité perpétuelle de Léonard et ses expérimentations sans fin devraient avant tout nous rappeler l’importance d’inculquer, à nous-mêmes et à nos enfants, non seulement des savoirs, mais surtout la volonté de les remettre en question, de nous laisser guider par notre imagination et, à l’instar des marginaux et des rebelles de toutes les époques, de penser autrement.

« L’on doit mettre le plus grand soin dans trois actions », écrit Alberti, « marcher en ville, monter à cheval et parler, car en chacune il faut tenter de plaire à tous12 ». Léonard excelle dans les trois domaines.

« Si […] tu veux donner apparence naturelle à une bête imaginaire – supposons un dragon –, prends la tête du mâtin ou du braque, les yeux du chat, les oreilles du porc-épic, le museau du lévrier, les sourcils du lion, les tempes d’un vieux coq et le cou de la tortue28. »

Le charme du métier d’artiste, Léonard l’avait compris, est de s’inspirer de la réalité, pas de s’y cantonner. « Si le peintre souhaite voir des beautés qui l’éblouissent, il est maître de leur production », écrit-il. « S’il recherche des vallées, s’il veut révéler de grandes étendues champêtres depuis les sommets des montagnes et s’il veut ensuite voir l’horizon de la mer, il est maître de tout cela44. »

Léonard a fini par se ranger à l’avis d’Alberti, qui considère qu’un artiste doit construire l’image d’un corps humain depuis l’intérieur, en concevant, dans l’ordre, le squelette, la peau puis les vêtements24.